
Tarifs au 01/06/2007. Pour commander un ouvrage, n'hésitez pas à nous contacter.
![]() Photos de Antoine Calmettes Textes de Badi-Banga Ne Mwine, Joseph-Aurélien Cornet, Jean-Luc Rondreux, Shaje A Tchiluila, Monique Taminau-Lévy, Jean-Baptiste Tati-Loutard Commissaires de l'exposition : Lucette Albaret, Henri Marchal (1991, 16 x 16 cm, 56 p.) | 7,60 € |
![]() Au cœur des savanes de la grande forêt africaine, le Fleuve Zaïre trace une boucle gigantesque ; elle délimite le domaine des peintres que nous évoquons aujourd'hui. Quand la nuit étend sur le bruit de la modernité celui des tambours qui battent le pouls de la vie ancestrale, le Fleuve est mystère. Une pirogue glisse sur sa masse d'eau fabuleuse hantée par les esprits et les animaux des contes. Les lumières électriques de Brazzaville et de Kinshasa tombent face à face dans cette immensité glauque qui les unit et les sépare. Le peintre s'en remet aux pouvoirs magiques des sorciers et des guérisseurs. Bariolé et scintillant sous le soleil ardent du jour, le Fleuve est passage. Il roule d'un rivage à l'autre le va-et-vient incessant entre les capitales zaïroise et congolaise. Les deux villes semblent alors poursuivre l'interminable conversation bantoue de leur origine, haltes de la traversée en amont du Pool Malebo et des rapides infranchissables. En ce lieu, le peintre met son chevalet dans les bagages de la grande transhumance africaine que le Fleuve charrie entre ses rives. Aux confins du sud du bassin du Zaïre, Romain Desfossés crée en 1946 la future école de Lubumbashi. Des artistes comme Pili-Pili, Mwenze, Bela, qui en sont les figures de proue, développent à partir de leurs traditions un art pictural dont le lyrisme décoratif a fait la célébrité. A la même époque, Pierre Moonens fonde l'école du Stanley Pool (actuellement Pool Malebo) à Kinshasa. Elle groupe sous une direction européenne des artistes en majorité paysagistes. Sur la rive d'en face, à Brazzaville, Pierre Lods rassemble en 1950 les peintres qui furent à l'origine de l'école Poto-Poto. Comme celle de Lubumbashi, elle privilégie la spontanéité de l'inspiration et puise dans la tradition orale les thèmes illustrés par d'inépuisables motifs ornementaux. Il faut traverser le Fleuve pour trouver en Maurice Alhadeff, après le départ de Moonens à Lubumbashi où il poursuit l'œuvre de Romain Desfossés, le mécène qui rassembla des peintres venus des différents horizons que nous venons d'évoquer. Sur chacune d'elle, des écoles, des ateliers ont donné naissance à un art pictural moderne qui puise ses sources dans la tradition décorative des villages. C'est par les peintures sur les corps et sur les murs des cases, et le décor des objets familiers, que les Bantous en sont venus à l'art de peindre. Soin d'embellir, souci aussi de raconter. Si l'on excepte la lignée de ceux qui se sont formés à l'académie des Beaux-Arts de Kinshasa depuis 1949, les peintres de la cuvette du Fleuve ont trouvé dans la narration et la décoration deux caractères constants de leur art. Les dessins narratifs d'une calebasse, décrits au Colonel Thys dans le Bas-Zaïre en 1885, en sont un des premiers témoignages. Vers 1926-1939, ce sont les fresques ornant leur case qui signalèrent l'ivoiriste André Lubaki et le kasaïen Tshyela Ntendu à l'attention de Georges Thiry, fonctionnaire de l'ex-colonie belge. Thiry leur procura la possibilité de s'exprimer à l'aquarelle et à la gouache et racheta toutes leurs œuvres. Lubaki et Tshyela Ntendu (on a aussi transcrit son nom sous la forme Djilatendo), devinrent ainsi les précurseurs de la peinture contemporaine en Afrique Centrale. Emouvantes de fraîcheur, bavardes comme les animaux des contes qu'elles illustrent, familières comme les événements de la vie quotidienne qu'elles décrivent, ces aquarelles sont également remarquables par le sens plastique de leur créateur. Sans être une école de peinture, mais procurant aux artistes les moyens matériels de s'exprimer, l'atelier Alhadeff constitua, jusqu'à la mort de son fondateur en 1972, le carrefour où se rencontrèrent, parmi les peintres kinois, Bela de Lubumbashi et Zigoma de Brazzaville. C'est chez Maurice Alhadeff également que François Thango fit étape. Né vers 1936 à Brazzaville, il fut l'un des dix artistes que choisit Lods pour créer l'école de Poto-Poto. Pélerin du Fleuve, il s'installa de 1959 à 1972 à Kinshasa, retourna ensuite à Brazzaville où il mourut en 1981. Peintre des deux rives, son œuvre est africaine, palette d'envoûtements dont le chant incantatoire rythme le mouvement animal et végétal d'un monde où foisonnent le mythe, le proverbe et la fable ; son œuvre est imaginaire, répertoire de fantasmes et projection individuelle où se glisse, dans les contours d'un bestiaire renouvelé à chaque perception, la pirogue silencieuse de nos interrogations. Monique LEVY-TAMINAU | |