Plombs gravésKhadda a déjà gravé le cuivre et l'ardoise au début des années 60, puis le linoléum, quand il trouve l'occasion de disposer d'une presse et met au point en janvier 1979 sa technique personnelle des "Plombs gravés". Peut-être y a-t-il quelque fidélité dans sa démarche : le plomb lui a durant des décennies été familier dans les différents métiers de l'imprimerie qu'il a exercés. Il est surtout, au contraire de tout matériel spécialisé, une matière aisément disponible. Khadda commence par en récupérer les moindres fragments, tubes de couleur vides, chutes de tuyaux ou simples capsules. Il les fond ensuite lui-même artisanalement, les délivrant de leur formes et couleurs industrialisées. Puis, purifiant le liquide étincelant des scories calcinées, il le coule dans des moules construits d'abord en bois, plus tard en aluminium, en lourdes plaques carrées ou rectangulaires d'un demi-centimètre d'épaisseur. Au premier plaisir de la trouvaille, à la satisfaction quasi-morale de sauver, régénérer une substance promise à sa perte, a succédé la lente magie d'une transmutation. L'artiste crée sa matière : elles est, avant même qu'il ne la grave, le résultat de sa patiente appropriation. Le plomb ainsi affiné, plus plastiquement malléable que tout autre métal, devient à ce moment le réceptacle, le "miroir prolifique", écrira-t-il, des moindres traces de ses gestes minutieux. Travaillant souvent à la loupe, Khadda incise sa plaque au burin, mais bientôt, découvrant un champ plus large de possibilités, invente empiriquement les outils inédits qui répondent à ses besoins et vont modeler le métal quasiment à la façon d'un bas-relief. Tantôt il intègre dans sa composition certaines des aspérités initialement apparues lors du refroidissement de la plaque, tantôt, le plus souvent, se défiant du hasard des facilités, il en ponce soigneusement la surface. Le trait qu'il creuse retiendra l'encre : plus profond encore, il épargnera la blancheur du papier. Khadda contrôle le cours de son travail en imprimant des "épreuves d'état". Il en varie à mesure la coloration, choisit parmi les ocres éteints ou lumineux, les rouges, les bronzes et les bleus marins celle dans laquelle il procèdera au tirage, d'une cinquantaine d'exemplaires au plus. Soumise à la forte pression propre à la taille-douce, il est arrivé une fois que la plaque se soit brisée. Mais, plus généralement, le métal peut commencer à réagir à l'encre dont il risque d'altérer les teintes. Khadda fond alors sa plaque à nouveau ou la réutilise après avoir effacé entièrement son graphisme. Plus rarement il en conserve quelques éléments, rapidement inidentifiables en leurs métamorphoses. C'est en 1979 et 1982, alors que les étapes de la création d'une sculpture monumentale dans une ville de l'intérieur rompt la continuité nécessaire à son travail de peintre, que Khadda réalise bon nombre de ses "Plombs gravés". En une "proposition pour une diffusion ample" de l'œuvre d'art qui répond à ses préoccupations sociales d'artiste-citoyen, il les expose simultanément, en 1985, dans cinq villes d'Algérie. Mais il continuera de revenir régulièrement à cette technique, en de plus en plus larges formats, jusqu'à sa mort, en 1991. Michel-Georges Bernard |